Tout
questionnement sur la souffrance, sur ses causes, sa raison d’être, sa nature et
sa place dans l’existence est un questionnement ardu. Celui qui souffre peut
avoir des éléments de réponse à un tel questionnement, mais beaucoup de raisons
l’empêchent souvent de le faire. Les autres se contentent de prendre acte de sa
souffrance. Ils tentent parfois une explication. Mais, ce qu’ils peuvent faire
de mieux est simplement d’essayer de compatir avec celui qui souffre. Quoiqu’ils
fassent, il ne peuvent pas habiter un corps souffrant, ni se substituer à une
âme en peine, car la souffrance d’un autre lui reste entièrement propre, comme
l’exprime le psalmiste, en disant : ‘Ma souffrance est toujours devant moi’.
J’en
connais qui ont eu à subir plusieurs épreuves dans leur vie. Certains ont été
éprouvés chaque jour, au fil des années, et d’autres seulement de temps à autre.
Il y en a qui vivent dans la douleur leur vie durant. Ceux-là souffrent d’un mal
que les médecins qualifient de déficience chronique. Par réalisme, ou par souci
de les calmer, les médecins leur disent souvent qu’un tel mal les accompagnera
jusqu’au tombeau. Isaïe décrit de tels maux, disant : ‘Mes reins sont parcourus
de frissons ; je suis la proie des douleurs, comme les douleurs de celle qui
enfante ; je suis trop bouleversé pour entendre, trop effrayé pour voir’ (Is.
21 :3).
Ces maux
sont souvent accompagnés d’une tristesse latente qui se transforme en une sorte
de gémissement intérieur et flirte avec le désespoir. L’inquiétude, l’angoisse
et un état de désarroi et de crispation viennent s’y greffer, ajoutant aux
douleurs physiques ces douleurs psychologiques. Ces changements, psychologiques
et physiques, sont perçus par les humains comme une dérogation à une norme
générale qui serait d’être en bonne santé. Cette norme est certes vraie pour
l’homme tel que Dieu l’a voulu lors de la Création et tel qu’il était avant la
chute. Mais, aujourd’hui, nous pouvons seulement constater que toute créature
raisonnable est vulnérable dans son corps et son esprit et devient sujette, à un
moment ou un autre de sa vie, à des troubles importants. La norme de la Création
ne peut plus être expérimentée, ici et maintenant, que sous sa forme déchue.
Elle ne nous sera redonnée qu’au Dernier Jour.
Nous
n’avons donc d’alternative, sur cette terre, que de vivre dans cette espérance,
tout en confiant à ceux qui nous aiment les blessures de notre âme et aux
médecins, celles de notre corps. Il s’agit de nous convaincre que notre corps,
notre cœur et notre esprit sont plus ou moins déchus, et que nous ne pouvons
jamais compter sur une parfaite bonne santé. Cela n’est plus possible ici-bas.
Mais, la théologie orthodoxe nous enseigne que le but de l’ascèse et du combat
spirituel est d’atteindre la quiétude (l’hésychia), c’est-à-dire la libération
totale des passions et par conséquent la libération de l’emprise psychologique
de la douleur, même si le corps continue de pâtir de sa décrépitude. Nous
appelons hésychastes ceux qui sont parvenus à une telle liberté. Dans la mesure
où nous nous détachons ainsi de l’emprise des douleurs, tout en restant cloué
sur leur croix, nous revenons vers le norme première de la création. Comme si
nous étions au Paradis d’avant la chute d’Adam. Ou, comme si nous étions déjà
parvenus au Royaume à venir, dans la présence ineffable du Christ. Il nous est
alors donné de goûter à notre salut dans ce monde. Une telle transfiguration ne
nous délivre pas des tentations, mais est un gage que nous devenons à nouveau
habitants du Royaume, chaque fois que nous en sortons vainqueurs,
Après la
mort, nous atteindrons la paix et la quiétude, car nous n’aurons plus d’occasion
de chute et nous jouirons de la miséricorde divine. Par contre, ici-bas, il y
aura toujours des personnes qui atteignent la quiétude et d’autres qui resteront
perturbées jusqu’au jour où elles réaliseront l’amour divin déversé sur elles.
En attendant, il leur faut acquérir la grâce de la patience et apprendre à la
cultiver, tout en poursuivant les traitements médicaux qui tentent de soulager
le corps. Il leur faut aussi s’attacher à habituer leur esprit à la retenue,
afin de ne pas troubler les autres par leurs plaintes. Tout en étant convaincus
que la guérison est entre les mains de Dieu seul, nous pouvons nous permettre de
nous plaindre seulement devant nos proches, car ils sont les plus à même de
partager nos douleurs.
* * *
Certes,
nous craignons tous la mort. Nombreux sont ceux qui savent même qu’elle est
proche. Mais, il n’y a jamais de certitude, car la fin de la vie ne dépend pas
de nous. La mort est un mystère que nous ne pouvons pas percer. Des médecins
avaient donné une espérance de vie de quelques jours à un de mes proches qui
était atteint d’un cancer, or il est toujours vivant, à ce jour, quinze ans
après ce diagnostic. Etait-ce une erreur médicale ? S’est-il produit un
miracle ? Dieu permet-il à l’homme de se libérer ainsi des lois naturelles ?
D’ailleurs, qu’est-ce qu’une loi naturelle ? Mon Eglise croit que c’est l’ordre
établi par Dieu après la chute, destiné à régir notre nature déchue. Rien ne
l’empêche pourtant, dans Sa souveraine liberté, d’en libérer quiconque, s’Il
veut, dans Sa Toute Compassion, lui faire revivre l’ordre humain d’avant la
chute, comme s’Il en faisait un habitant du Paradis. Le bon grain et l’ivraie
voisinent dans le terreau de notre humanité. Seul, Dieu les distinguera au
Dernier Jour. Ce mélange habite aussi le cœur humain, sauf s’il a traversé le
feu d’une réelle repentance.
Ceux qui
souffrent se demandent souvent : pourquoi moi ? Qu’ai-je fait à Dieu pour
mériter cela ? Ils vivent la douleur comme un châtiment. Or, il n’en est pas un.
Dieu ne connaissant ni haine, ni colère, ni agressivité, Il ne peut donc nous
plonger dans un enfer de souffrances. Dans le Coran, les expressions ‘souffrance
douloureuse’ ou ‘reproche douloureux’ sont en effet mentionnés, mais elles le
sont seulement en référence au feu éternel. Dieu ne connaît pas la vengeance.
Il est
permis de dire, à la suite de l’Ancien Testament, que Dieu nous éduque par la
souffrance. Mais, ce dire interpelle seulement celui qui souffre. Il ne faut
jamais considérer la souffrance des autres comme un moyen d’éducation. Cela en
ferait une expression de vengeance ou de haine. Il ne nous est aussi pas permis
de dire que le péché des uns a été transmis à leurs enfants pour les éduquer. En
effet, Ezéchiel réfute ce dire, en s’exclamant : ‘Qu’avez-vous à répéter ce
proverbe au pays d’Israël : Les pères ont mangé des raisins verts et les dents
des fils sont agacés … Celui qui a péché, c’est lui qui mourra’ (Ez. : 18 : 2 et
4).
Cela
signifie-t-il que la mort soit entrée dans la nature humaine à cause du péché ?
Paul n’affirme-t-il pas que ‘le salaire du péché, c’est la mort’ ? (Rom 6 : 23).
Les Ecritures affirment aussi que tout homme est pécheur, donc appelé à la
repentance. L’homme que nous connaissons est celui d’après la chute première de
l’humanité, donc sujet à la mort. Il ne nous est pas possible de croire qu’il en
a toujours été ainsi, ce qui voudrait dire que Dieu l’aurait programmé, lors de
sa Création, en vue de la mort. Cela irait à l’encontre de ce que nous savons de
Dieu.
Certains
affirmeront que la mort n’est une question de potassium et de sels minéraux,
composés du corps qui seraient perturbés par un certain nombre de maladies.
Pourtant, les malades et ceux qui ne le sont pas expérimentent tout autant la
mort du cerveau, puis celle du cœur. La mort reste un mystère pour tous. En
vérité, les paroles de Paul : ‘le prix du péché est la mort’ ont été exprimées
dans le contexte d’un discours sur la sainteté, où il dit : ‘Libérés du péché et
asservis à Dieu, vous fructifiez pour la sainteté, et l’aboutissement, c’est la
vie éternelle. Car le salaire du péché, c’est la mort, mais le don gratuit de
Dieu, c’est la vie éternelle dans le Christ Jésus notre Seigneur’ (Rom 6 :
22-23). Le souci de Paul n’était donc pas de lancer un défi au mouvement
biologique de l’homme en le liant au péché, mais plutôt de défier et de
confondre le péché par la vie nouvelle en Christ.
Les
chrétiens n’ont aucune philosophie du mal. Nous n’y reconnaissons qu’un manque
de bien. Nous n’essayons même pas de l’expliquer. Tout ce que nous disons, c’est
que le mal existe et qu’il conduit à la mort. Nous croyons aussi que le Christ
est descendu aux abords de la mort, y est resté trois jours et a vaincu la mort
par la mort. La vie divine qui est en Christ, est entrée dans le domaine de la
mort et y a introduit la vie éternelle. Notre attitude envers la mort n’est donc
pas de l’ordre de la philosophie, mais de celui du combat spirituel. Si nous
devenons les amis du Christ par la repentance, Il nous remplit de Sa puissance
divine et, en nous pardonnant nos péchés, nous fait ressusciter des morts. Nous
affirmons qu’alors, il ‘n’y aura plus de mort, de peur, de cri et de peine’ (Ap.
21 : 4).
Le
problème de la souffrance ne sera résolu que lors de cette dernière vision.
Comme le Christ a anéanti la mort par Sa victoire, Il anéantira de même notre
mort individuelle, dès aujourd’hui, et dans la compassion ultime de la
Résurrection, au Dernier Jour. Au milieu des douleurs du corps et de l’âme, il
nous faut donc avoir toujours les yeux tournés vers Celui qui a vaincu
définitivement la mort, et qui poursuit Sa victoire en chacun de nous. En nous
conviant à demeurer en Lui, Il veut glorifier notre corps, comme il a lui-même
revêtu un Corps de Gloire.