La nature de l’Islam
Par
le Métropolite Georges Khodr
La théologie chrétienne a institué dans son sein ce qu’on
appelle, depuis quelques années, la théologie des religions dont le but est une
lecture chrétienne de ces religions à cause d’une certaine présence divine en
dehors du sanctuaire. Cette théologie des religions semble affirmer la présence
de logoi spermatikoi pour employer un vocable forgé par saint Justin martyr au
sujet de la philosophie antique et même de la mythologie grecque. Dans cet espace,
l’Islam occupe une place privilégiée peut-être même plus que le Judaïsme
post-biblique à cause de la place unique qu’y occupe Jésus, place qui n’existe
dans aucune autre sphère religieuse. J’entends par là que le Christ est nommé
comme tel dans les sources islamiques, ce qui les introduit dans notre
réflexion proprement chrétienne.
Il figure dans le Coran comme un prophète vénéré et aimé
et il pénètre amoureusement dirais-je, le soufisme. Quelles que soient les
divergences entre nous et l’Islam, et elles sont immenses, nous ne pouvons
définir notre relation à l’Islam à l’instar de celle que nous entretenons avec
l’hindouisme ou le bouddhisme. Voilà pourquoi j’ai essayé de vous présenter une
lecture de cette religion non d’un point de vue socio-historique mais de celui
de notre foi en l’Evangile de Jésus-Christ.
Je connais les diverses lectures des orientalistes
occidentaux, chrétiens et juifs, croyants ou incroyants. J’ai voulu pourtant
présenter la mienne qui, comme une autre lecture, est discutable. Je crois
cependant qu’elle sera entreprise dans l’esprit de celui qui va à la recherche
du « Christ qui dort dans la nuit des religions ».
Le thème sera donc traité substantiellement
dans une perspective ecclésiale. Il le fut quelques décennies après l’apparition
de l’Islam avec la polémique qu’entreprit saint Jean Damascène au huitième
siècle de notre ère. Et cette confrontation première continue plusieurs siècles
dans l’Empire byzantin et au Moyen Age à cause de l’influence qu’exerça
Averroès sur la pensée de saint Thomas d’Aquin et elle n’a pas cessé jusqu’à
nos jours. Et l’éxégèse coranique se réfère constamment à la doctrine
chrétienne pour lui opposer une attitude négative.
Il faut toutefois noter que les grands
commentaires du Coran furent rédigés en un climat de guerre entre les Byzantins
et les Arabes. Le rapport entre ces deux religions fut donc longtemps
conditionné par les armes. Avec l’avènement des Mongols islamisés, des Turcs
seljoucides, des Mamelouks, des Ottomans, tous les pays orthodoxes sauf la
Roumanie ont été dominés par l’Islam et en Serbie, en Bulgarie et en Grèce
l’indépendance ne fut acquise qu’au dix neuvième siècle.
A l’heure que nous vivons l’inquiètude de
l’Occident et de certains pays musulmans comme le Maroc, la Turquie, l’Arabie
Saoudite et le Liban à cause de l’Islam se fait sentir plus vivement. Le
terrorisme musulman a ébranlé une grande partie de l’humanité et l’a placée
dans une peur de plus en plus intense. Voilà pourquoi beaucoup d’ouvrages en
Europe paraissent sur l’Islam. La blessure dans nos relations s’est faite très
grave avec les Croisades. Et les chrétiens sont appelés aujourd’hui par la
Qua’ida Croisés. Il faut ajouter à cette sensibilité écorchée le phénomène du
colonialisme que le monde islamique a vécu comme la continuation des Croisades,
les musulmans croyant jusqu’à ces jours que les gouvernements occidentaux qui
se disent pourtant laïcs sont chrétiens ; et ils réagissent à la
civilisation occidentale comme incarnant le christianisme. D’où le livre de Samuel
Huntington : « The clash of civilizations », titre qui, pour
beaucoup de personnes ne signifie rien parce que l’opposition entre les
civilisations ne saurait être un fait d’armes, les guerres étant strictement
entreprises par des pays.
Par ailleurs le phénomène le plus tangible
me semble être que les musulmans sont à l’heure actuelle un milliard et 400
millions de fidèles. Dans l’année 1935, j’avais 12 ans, les manuels de
géographie comptaient seulement 500 millions de musulmans dans le monde. En 70
ans ils ont augmenté d’un milliard. Ce n’est pas seulement le fruit d’un
accroissement démographique mais celui de la mission, surtout en Afrique.
Malgré tous ces facteurs nous sommes
confrontés par une pensée religieuse qui devient de plus en plus salafi c’est à
dire mue par une fidélité farouche au Coran et à la Tradition du Prophète. Cela
n’implique pas que les rapports des chrétiens et des musulmans soient vécus
avec la même tension dans toutes les contrées du monde. Souvent comme au
Proche-orient et jusqu’à ces dernières années en Indonésie ils sont plutôt
pacifiques.
Je ne m’attarderai donc plus davantage sur
les relations existentielles pour traiter de théologie musulmane selon la
méthode comparée en essayant de découvrir avec vous la nature de l’Islam en vue
d’un dialogue qui est entamé dès la seconde partie du vingtième siècle ici et
là. Je laisse le chapitre de l’histoire moderne du dialogue auquel les
chrétiens furent sensibles d’une manière particulière dans les quatre premiers
siècles de l’hégire et qui était fondé sur une substance très riche des deux
côtés, mais non fructueuse dans la période abbaside où ce dialogue fut très
sérieux.
Je commence par diverger avec saint Jean de
Damas qui a affirmé que l’Islam était une secte chrétienne. Son dialogue imaginé
avec un sarrazin montre à l’évidence que saint Jean n’avait pas une
connaissance suffisante de l’arabe pour lire le Coran quoiqu’il fut un ami du
caliphe Yazid car son écrit contient des erreurs qui montrent à l’évidence
qu’il n’avait pas une véritable connaissance de l’arabe. Ses erreurs furent
vite dissipées chez les théologiens qui lui ont succédé en Syrie et en Irak et
qui ont acquis une connaissance parfaite de l’Islam. Je n’abonderai pas non
plus sur le savoir à l’époque moderne chez les orientalistes. Les plus forts
dans la matière me semblent être le arabisants russes qui se sont occupés de la
thématique musulmane plus profondément que les occidentaux. Certains de leurs
ouvrages, si je me souviens bien, se trouvaient il y a plus de cinquante ans
dans le bibliothèque de cet Institut.
L’islam perpétue le pèlerinage des Anciens
arabes à la Mecque qui a pour centre la Ka’aba, temple cubique qui contient la
pierre noire qui n’est pas mentionnée dans le Coran. La Sourate 22, sourate du
pélerinage donne des indications sur les rites pratiqués avant l’Islam autour
de ce temple bâti, selon la tradition, par Abraham. Je vous fais grâce de
beaucoup de détails concernant certaines coutumes qui rappellent les traditions
juives. Il y avait plusieurs Ka’aba en Arabie. Mais il est important de noter
que celle de la Mecque était un panthéon que je considère comme syncrétiste
puisqu’il contenait une icône de la Théotokos, une sorte d’hodigitria, que le
prophète a personnellement protégée et qui est restée un temps très long après
la destruction de toutes les idoles de ce panthéon. Ce que je prétends c’est
qu’Allah y était considéré comme le plus grand dieu, un genre de Zeus ou de
Jupiter. Contrairement à tous les exégètes musulmans je dirai que l’expression
Allah akbar ne peut signifier du point de vue morphologique qu’Allah est le
plus grand. Allah comme dieu arabe est devenu le seul Dieu et, en partant de
l’arabité culturelle, Mohammad retrouve le Dieu unique des juifs et des chrétiens.
Un autre élément de l’arabité de l’Islam me
paraît le concept de hanif qui désigne celui qui n’associe aucune divinité
mineure à Allah. Ce groupe des hanifs est mentionné dans plus d’une sourate et
Abraham fut leur ancêtre. Nous avons donc un monothéisme nettement arabe qui
n’est ni juif ni chrétien. Cela exclut le fait que le Coran soit un simple
compendium des deux doctrines monothéistes qui l’ont précédé.
Contrairement à ce qui a été affirmé ici ou
là je ne tiens pas l’Islam comme étant une religion biblique quoiqu’elle soit conforme
par beaucoup de côtés à l’Ancien Testament et par quelques côtés au Nouveau.
Elle est étrangère à la notion de l’histoire du salut et plus particulièrement
opposée à la notion même du salut dévoilé sur la Croix tout en étant fascinée
par le visage humain de Jésus de Nazareth dans les textes fondateurs et plus
tard chez les soufis qui ont parlé du prophète galiléen avec des accents
d’amour fulgurant. Pourtant l’Islam reste étranger à la notion de médiateur
entre Dieu et l’homme. Il y a une réconciliation personnelle entre l’homme et
Dieu. Il y a une réponse du pénitent à la clémence divine qui n’a aucune
connotation avec le concept de rédemption. La personne qui fut dans la
révélation coranique même l’objet d’un amour fou fut Marie la seule femme nommée
dans le Coran, supérieure å toutes les femmes du monde, incontestablement
vierge et sans tâche elle et son Fils. Deux sourates, la troisième et la dix
neuvième parlent d’elle dans des accents d’amour beaucoup plus intense que ce
que vous pourriez trouver dans l’Evangile selon Luc. Il reste, malgré
cela, qu’aucun des grands et des petits prophètes à qui sont attribués seize
livres de l’Ancien Testament ne sont pas mentionnés dans le Coran. Ce livre ne
se situe pas dans la lignée de la révélation hébraïque ou néo-testamentaire.
Cependant certains personnages bibliques
antérieurs à l’Islam sont mentionnés dans le Coran : Jésus et Marie,
Zacharie père de saint Jean Baptiste et Jean-Baptiste lui-même, Idris parfois
assimilé à Hermès Trismégiste, Noé, Abraham, Joseph, Moïse, Saül, Salomon,
Elie, Jonas, Job et des personnages non-bibliques Luqman, Houd, Çalih et
Chou’aïb qui sont des prophètes arabes. Il nous faut donc chercher les
fondements proprement arabes de cette religion.
S’il n’est pas biblique, le Coran
appartient à la nature de la prophétie c’est à dire l’annonce de la volonté de
Dieu face au paganisme arabe, dans ces sentences éparses collectées dans 114
sourates. Nous ne saurons jamais d’une manière certaine l’histoire de la
descente de ces versets sur le prophète de l’Islam, la pensée islamique dans
son ensemble n’étant pas sensible à la réalité de l’histoire peut-être à cause
de la transdendance absolue de Dieu. Cette indépendance du temps est peut-être
due en partie au fait que le Coran est contenu dans la Table gardée qui est
conservée chez Dieu depuis toute éternité et qui a été dictée à Mouhammad selon
les circonstances de sa vie personnelle. Cependant l’Islam connaît une
contreverse au sujet de la création et de la non-création du Livre sacré. Le
musulman, avant quelques tentatives d’analyse ches certains auteurs surtout
maghrébins, ne se pose pas la question de la relation de l’éternité et de
l’histoire. Comment la langue même de Dieu que nous ne connaissons qu’à parir
du sixième siècle avec la poésie anté-islamique et qui a été formée selon
l’évolution du sémitique commun était en Dieu suppose une réflexion sur le
rapport de l’éternel et du temps. Mais toute cette réflexion est inexistante en
Islam, ce qui me pousse à affirmer qu’il est une religion de l’absolu en dehors
du temps et qui exclut, de ce fait, son caractère biblique sans exclure pour
autant son prophétisme qui se dévoile en dehors du temps, en Arabie sans
pourtant en dépendre quoique les chercheurs connaissent parfaitement le lien entre
la culture de ce pays et la Parole révélée.
Il faut pourtant préciser que si Mohammad
se déclare le sceau des prophètes et l’ultime cela ne veut point dire qu’il est
le fruit d’une évolution car il n’y a pas le sens d’une continuité par voie
historique encore encore moins le sens d’une « plénitude du temps »
selon l’expression paulinienne. Dieu n’a transmis qu’un seul message depuis Adam et qui a été dit par
Abraham, Moïse, Jésus et trois extra bibliques que je viens de nommer. Mohammad
ne prétend apporter rien de nouveau quoiqu’il y ait des nouveautés dans le
Coran.
La
religion depuis le commencement de l’humanité est une et c’est l’Islam qui ne
désigne à aucun passage la communauté mohammadienne. Les commentateurs, les
écrivains de tous bords à l’heure que nous vivons posent farouchement que la
religion est une fût-elle appelée judaïsme ou christianisme et ils ajoutent les
règles ou les prescriptions canoniques sont diverses. Cela n’a pourtant pas
empêché les savants de polémiquer avec les monothéismes précédents.
Dans
le Livre saint de l’Islam on trouve la notion de nation qui traduit le mot
Ecclesia sans pourtant la croyance à une structure d’Eglise et les défenseurs
actuels de l’Islam sont fiers de parler de la complète égalité des fidèles dans
le sens de la totale absence de hiérarchie. Ils n’admettent pas théoriquement
le concept de sacerdoce ministériel mais en fait certains ulémas appelés mufti
apportent des solutions à telle ou telle question canonique et elles sont
reçues par les fidèles. Par ailleurs, il est évident que les mollahs iraniens
jouissent d’un pouvoir liant la conscience beaucoup plus que ne possède un père
spirituel dans l’Orient chrétien.
Mais
pour caractériser d’une manière plus précise l’unité du prophétisme sachez que
les sourates sont réparties en sourates mecqoises révélées à la Mecque au début
de la mission de Mohammad et sourates médinoises inspirées après l’hégire à
Yathreb devenue plus tard Médina c’est à dire la Cité du Prophète. C’est une
répartition faite, dit-on, par le Prophète lui-même et reçue par les savants
musulmans, mais elle nous est utile pour notre sujet. Les sourates mecquoises
sont totalement identiques à la Bible et à l’enseignement des Pères ascètes.
L’analyse qui montre à l’évidence que des emprunts furent faits n’est guère
reçue par les fidèles de l’Islam.
Cependant, qui compare avec un œil
critique sans une foi à la révélation coranique, constate manifestement des
parallèles avec le texte biblique et les apocryphes chrétiens. L’emprunt aux
apocryphes est tellement évident que vous pouvez dresser d’une manière
synoptique des textes coraniques et des textes apocryphes chrétiens. Le contenu
coranique est beaucoup plus qu’une ressemblance.
Il reste que ce qui est également
évident est que le prophète arabe n’avait aucun accès au grec ou au syriaque
mais qu’il devait être doué d’une mémoire prodigieuse. A l’époque un certain
nombre d’arabes pouvaient réciter des poèmes mémorisés avec une facilité
étonnante. Par ailleurs, la tradition parle d’un contact certain entre le
Prophète et Waraka ben Nauphal ce judéo-chrétien cousin de Khadija la première
épouse du Prophète. La tradition dit clairement qu’à la mort de Waraka
« la révélation a cessé ». Elle fut reçue de nouveau plus tard.
Mais
j’oserais dire qu’au début de sa mission Mohammad n’avait pas conscience
d’apporter lui-même une autre religion révélée. Il ne voulait pas dans des
récits purement moraux et ascétiques s’écarter du judaïsme et du christianisme.
S’il m’est permis de parler de l’intelligence qu’il avait de l’enseignement
qu’il prodiguait, je dirais qu’il se considérait comme un apôtre de l’unique et
éternelle Parole de Dieu. D’ailleurs le mot mouslim traduit en français par
musulman lui permettait de croire qu’il était un apôtre de ce même Dieu dont la
grâce a fait d’Abraham, de Moïse et de Jésus des nabi, des prophètes. Dans
cette période il n’était pas encore un réformateur mais un jeune homme
semblable aux membres des mouvements de renouveau orthodoxe et qui n’aspirait
pas à fonder une communauté indépendante.
C’était donc un prophétisme arabe
porté par un homme non-hébreu. Il se qualifie lui-même de oummi qui a été
faussement traduit comme analphabète, le sens existe en arabe. Mais si vous
lisez tous les versets où ce mot est employé il signifie indubitablement celui
qui appartient à une nation qui n’a pas reçu l’Ecriture c’est à dire un goï.
Passons maintenant à la doctrine
dogmatique du Coran et abordons d’abord la Trinité attribuée à une communauté
qu’il appelle les Naçara qui a une consonance avec nazaréen ou nazoréen. C’est
un terme dont les chrétiens arabes n’ont jamais usé. Ils se disaient chrétiens
comme les a appelés le livre des Actes ce qui est traduit en arabe par
massih’in du mot Messie qui est le seul vocable arabe pour dire Christos. Je
prétends que le mot Naçara a été appliqué aux chrétiens dès la conquête arabe
entreprise en Syrie quatre ans après la mort du Prophète. Dans le texte il
pouvait désigner les judéo-chrétiens, certains faisaient partie de la tribu de
Hachem à laquelle appartenait le Prophète. En effet, le Prophète ne pouvait pas
connaître l’Eglise puisque nous savons qu’aucune église n’était construite au
Hijaz, la région où le Prophète avait vécu. Dans ses pérégrinations en Syrie il
n’est jamais arrivé qu’aux environs de Damas mais guère dans la ville même où
il pouvait prendre contact avec des chrétiens. Il a une fois reçu, il est vrai,
une délégation de jacobites du Yémen mais le Coran qui rapporte la chose ne
fait pas mention d’une discussion sur la Trinité. Je prétends donc qu’il n’a
jamais reçu un enseignement plus ou moins relatif à la Trinité. Mais examinons
les textes.
Commençons d’abord par la fameuse
sourate 112 :
Dis :
Allah est Un
Allah
le seul
Il
n’engendre pas et n’est pas engendré
Il n’y a personne qui lui soit égal
Louis Massignon pense que c’est la première définition
par voie négative de la transcendance de l’unité divine c’est à dire de
l’essence divine considérée ad extra. Je crois, pour ma part, que ce que Dieu
nie dans son engendrement, comme il l’affirme dans deux endroits ailleurs ce
sont des filles ou des djinns.
C’est le nombre trois qui fait
problème. Il semble que le Coran s’oppose au trithéisme. Dans la sourate cinq
il fait allusion à deux divinités en dessous d’Allah. Dans la sourate IV il dit
Ne dites pas
trois, cessez de le faire après avoir annoncé ceci :
Le Messie, Jésus, fils de Marie est
l’apôtre d’Allah sa Parole qu’il a jetée en Marie,
un Esprit émanant de lui.
Or Parole et Esprit me semblent être
des termes qui vont au-delà d’une stricte humanité de Jésus. Mais ces attributs
n’ont jamais été sérieusement explicités.
La critique musulmane de la Trinité
fait souvent appel à ce verset : « En vérité, ils sont impies ceux
qui ont dit : Allah est le Messie fils de Marie ». Or, il est
manifeste que cette parole n’a jamais été tenue par les chrétiens. Le Messie
n’est pas un prédicat d’ Allah.
Ailleurs Dieu dit à Jésus :
« O
Jésus, fils de Marie, est-ce toi qui as dit aux hommes : prenez-moi et ma
mère pour deux divinités en dessous d’Allah ».
L’exégète
Jalalaïn entend l’expression : Allah troisième de trois (V, 77) comme
désignant le troisième de trois dieux, ce troisième étant l’un d’entre eux, de
telle sorte que les deux autres dieux sont Jésus (dans la chair il s’entend) et
sa mère ». Un autre grand exégète Baydawi dit la même chose.
L’étude des textes telle que je
viens de le montrer me fait conclure que le Coran pris seul ne me semble pas
anti-trinitaire.
Je ne traiterai pas extensivement de
la christologie coranique. Je n’insisterai que sur la mort et l’Ascension du
Seigneur. On lit à ce propos dans la sourate IV, 156 ce qui suit :
Les Juifs ne l’ont ni tué, ni
crucifié mais cela leur est apparu ainsi. (eux-mêmes sont dans le doute à ce
sujet).
Cette affirmation semble être un
écho de l’enseignement des Docètes qui réduisaient la chair du Christ à une
apparence, à un phantasme et avaient tendance, aux deuxième et troisièmes
siècles, à nier que Jésus ait été réellement mort, ou à croire à une
substitution de personne. Une grande littérature musulmane aussi bien médiévale
qu’actuelle parle d’un sosie ou d’un double qui aurait été substitué à Jésus.
Saint Ignace d’Antioche dans sa
lettre à Smyrne parle d’infidèles qui disent que le Christ a subi sa passion en
apparence seulement.
Saint Irénée de Lyon dans son traité
contre les Hérésies parle de Basilide, un gnostique de son temps qui aurait
enseigné que le Christ n’a pas souffert mais que Syméon de Cyrène aurait été
contraint de porter la croix et que, transformé en l’apparence de Jésus, il
aurait été crucifié à sa place.
Or Dieu dit à Jésus : « Je
vais te rappeler à moi ». Il n’est pas clair dans le texte si cette
ascension est liée à une mort du Seigneur à la fin du cours de sa vie
terrestre. Mais il est dit de Jésus :
Que le
salut soit sur moi
le
jour où je naquis
le
jour où je mourrai
le
jour où je serai ressuscité.
Malgré
la négation de la mort un ou deux grands exégètes au Moyen Age n’ont pas nié la
mort physique du Seigneur et certains penseurs actuels dont des poètes
expliquent symboliquement le texte en disant que les Juifs n’ont pas mis fin à
sa mission. Le paradoxe coranique est qu’il y a une ascension ou une assomption
de Jésus ou que Jésus reviendrait du ciel pour mourir.
Il reste que plus d’un milliard
d’hommes crient que Jésus a pu être maltraité par les Romains mais qu’il n’a
pas été crucifié. La différence fondamentale entre nous et eux reste le
scandale de la croix et rend donc les musulmans étrangers à l’essentiel du
message évangélique.
Il me reste à vous parler d’une
partie de la dogmatique qui est l’eschatologie parce qu’elle complète notre
connaissance de la nature de l’Islam. Je veux parler de l’eschatologie
seulement en ce qu ‘elle a de spécifique c’est à dire la croyance au jugement
dernier et la rétribution finale qui le suit selon ce que dit la sourate 80
Ce jour-là,
des visages seront rayonnants,
Souriants et
joyeux ;
Tandis que d’autres, ce jour-là,
seront couverts de poussière, recouverts de ténèbres.
Ceux-là sont les incroyants, les
perdants.
Nous sommes destinés soit aux
récompenses soit aux châtiments. Tout cela est un retour à Dieu. Le jour du
jugement les hommes seront appelés à la rencontre suprême. Il y a des passages
qui ressemblent aux affirmations bibliques : « Alors on sonnera
encore de la trompette … la terre brillera de la lumière de son Seigneur … le
livre sera ouvert … Ceux qui n’auront pas cru seront poussés vers la Géhenne en
groupes (39 : 67-71).
Je ne m’appesantirai pas davantage
sur le jour du jugement. Beaucoup de ses éléments appartiennent à la tradition
chrétienne. Après le jugement il y a une survie en Enfer ou au Paradis. Dieu
est clément et redoutable.
La Géhenne est particulièrement
destinée à ceux qui ne croient pas. Mais elle est aussi le lieu où va tout
croyant endurci qui s’oppose au bien ; mais le texte insiste que sera
châtié le transgresseur qui plaçait à côté d’Allah une autre divinité
(50 : 23-25). On subit en enfer le tourment des flammes ou de la
calcination. Il est évident que les damnés seront brûlés sans être jamais
consumés. On trouve cependant dans la tradition l’idée que les peines de
l’enfer prendront fin par la volonté d’Allah.
La face des damnés sera enveloppée
de feu. Cependant leurs visages seront enténébrés, couverts de lambeaux de la
nuit ténébreuse (10:28). On trouve beaucoup des traits de l’enfer musulman chez
saint Ephrem le Syrien. On pourrait peut-être dire que la description du feu
éternel et de ce qu’il contient est liée à la pensée syriaque qui a entretenu
l’Orient à partir du quatrième siècle.
Le Paradis par contre est décrit
comme des jardins ombragés d’arbres fruitiers, arrosés de fleuves d’eau. Cela
se trouve dans la méditation syriaque aussi et presque littéralement dans
l’office des funérailles dans le rite byzantin. Si chez nous cela semble
symbolique à cause des déserts de l’Orient, en Islam nous avons à faire à des
bienfaits matériels comme à des bénédictions d’ordre spirituel. Tout cela est
baigné de joie. Le bonheur futur est lié à l’idée d’un jardin, le paradis est
ainsi représenté comme une oasis dans les déserts d’Arabie. Jardin de délices,
demeure de la paix, séjour de ceux qui sont pieux, jardin de l’éternité où on
ne goûte point la mort, satisfaction de ceux qui ont recherché la face du
Seigneur. La récompense dans ce lieu est l’immortalité, la paix et le salut. Il
y a aussi le miel, le lait et le vin. Parmi eux circulent des éphèbes immortels
que tu vois comme des perles dans leurs coquilles, des houris vierges,
aimantes, d’égale jeunesse … des houris bonnes et belles semblables au rubis et
au corail, des houris cloîtrées dans des pavillons et j’en passe.
Il y a donc un plaisir des sens et,
pour l’immense majorité des exégètes, cela n’est point symbolique. Et nulle
part il n’est question de voir la Face de Dieu ou de participer aux énergies
incrées. Il n’y a pas de différence substantielle entre la nature de l’homme
ici-bas et sa nature dans l’éternité. Car l’Islam ignore la notion du corps
glorieux. C’est la différence essentielle, je crois, entre le paradis musulman
et le ciel chrétien. L’Islam consacre le mot ciel à la demeure de Dieu seul.
Dieu ne partage pas sa propre gloire avec l’être créé. Dieu n’habite jamais
l’être humain. Un théologien musulman me disait que l’Incarnation du Verbe est
impossible par ce qu’elle est panthéisme. Il n’était manifestement pas éclairé
sur la definition du dogme chalcédonien au sujet de la relation des deux
natures.
Je laisse de côté la morale
islamique qui sur divers points comme la justice, la miséricorde divine,
l’interdiction du meurtre et de l’adultère est semblable grosso modo à nos
valeurs sauf l’essentiel c’est à dire le devoir de l’amour inconditionnel du
prochain qui reste pourtant l’objet de la sollicitude du musulman, et un aspect
très souligné de cette sollicitude étant le pauvre. Une prescription formelle
de l’aide aux démunis étant la zakat, c’est à dire une partie du capital qui a
grossi avec le gain et qui est due au Trésor de la communauté chaque année.
Je clos ici la partie dogmatique.
Reste la Chari’a la loi religieuse et le fiqh qui, en principe s’inspire d’elle
et qui définit la conduite dans les diverses situations de la vie, qui précise
le droit dans toutes ses branches, les règles d’hygiène et du savoir-vivre. Les
orientalistes, à cause du fiqh, se sont demandé si l’Islam était légaliste. Je
répondrai à cela en disant que si vous cherchez à le savoir vraiment relisez le
livre des Lévitiques. Ce livre et l’Islam vécu, selon le fiqh, demeurent
vraiment semblables.
Néanmoins je ne saurai omettre de
vous parler rapidement du Jihad que vos langues ont traduit par guerre sainte.
Le Jihad est l’effort ou l’exploit entrepris pour Dieu. Le grand Jihad, le plus
profond est l’effort d’ascèse et de purification. Et c’est dans cet état que le
musulman propose à une cité incroyante d’embrasser l’Islam. Si elle refuse il
essaie de la conquérir. Une fois conquise les polythéistes sont théoriquement
massacrés. Les gens du Livre c’est à dire les Juifs et les chrétiens ne sont
pas inquiétés car tuer les individus auxquels Dieu parle constitue un péché
très grave.
Il reste cependant le devoir de tuer
les païens dits associationistes. Cela s’applique-t-il à ceux qui ont lutté
contre le prophète ? Une lecture historique qui dépasse la littéralité de
la prescription est-elle possible ? Mais il y a un maintien de la paix
pendant des siècles jusqu’à ce que l’humanité embrasse l’Islam.
Cette tolérance est illustrée
notamment par deux textes. Le premier est celui-ci.
« Certes, ceux qui croient,
et les Juifs, et les chrétiens et les Sabéens, et quiconque croit en Dieu et au
Jour dernier et qui aura fait le bien, tous ceux-là recevront une récompense de
leur Seigneur. La crainte ne descendra pas sur eux et il ne seront pas
affligés » (II,59 ; V,73).
Le second texte me semble plus
éloquent. « Si Dieu avait voulu, il aurait fait de vous un seul
peuple ».
Comme vous le voyez il y a le fait
de la guerre dite sainte mais il n’y a pas violence après la pacification, et
elle peut demeurer des siècles la règle étant qu’il n’y a pas coercition
dans la religion. Ce verset est cependant dit abrogé par celui-ci :
« Après les mois de trêve tue les polythéistes ». L’Islam admet, en
effet, que Dieu puisse abroger un verset révélé durant les 21 ans qu’a duré la
révélation. Il est donc des versets abrogés et des versets abrogeants.
Il reste un tolérance parfaite
cependant dans ce verset : « vous avez votre religion et j’ai la
mienne » ; et dans celui-ci : « qu’apostasie celui qui
apostasie et que croie celui qui croit ».
Malgré
ces textes contrastés dans le cours de la révélation, la tradition introduite
par le premier caliphe Abou Bakr dit nettement : « il n’y a pas
d’apostasie en Islam », c’est à dire une fois l’ayant embrassé on est
coupable de le quitter. Et l’apostat est normalement châtié.
Peut-être vous êtes-vous demandé pourquoi le choix d’un
tel sujet qui, s’il ne relève pas directement de la théologie s’inscrit tout de
même dans l’histoire de l’Eglise. Il est plus qu’évident qu’on ne peut rien
comprendre à l’Islam si l’on ne connaît pas les divisions qui ont séparé les
chrétiens à partir de Nicée. Je pense que la déficience fondamentale des
exégètes musulmans est qu’ils ne se réfèrent jamais à la réflexion des
chrétiens orthodoxes ou hétérodoxes qui ont précédé la révélation coranique,
comme ils ignorent complètement la littérature apocryphe. Mais cet effort
d’intelligence reste encore impossible à cause de l’absence de l’humain dans la
parole de Dieu.
Pour saisir vraiment l’esprit de
l’Islam je dirais que la divergence des esprits est un fait quotidien. Pourtant
sur le plan de la conduite nous avons des livres semblables. Mais en Islam ce
qui domine c’est l’aspect légal de la conduite. Je ne dirai pas à cause de
cela que l’Islam même sunnite soit de par lui-même légaliste. Beaucoup
d’orthodoxes ne le sont-ils pas ? Il est certainement plus facile de se
placer dans la cage des prescriptions coraniques que d’appeler le souffle
divin. De ce fonds commun, on va aussi plus facilement au dialogue qu’à la
confrontation parfois violente. Or il s’est passé un phénomène qui dépend de
plusieurs facteurs qu’il est fastidieux de vous exposer ici. Cependant
permettez-moi de partager avec vous une bribe de conversation qui eut lieu en
automne 1941 quand nous nous préparions à fonder le Mouvement de la jeunesse
Orthodoxe. Un ami me rendant visite dans ma chambre d’étudiant vit sur ma table
de travail un Coran. Il me dit : mais pourquoi le lisez-vous. Ma réponse
fut celle-ci : je cherche les traces du Christ partout. Si, dans une
certaine mesure, nous pouvons ignorer l’hindouisme ou le bouddhisme, un livre
plein d’amour pour Jésus et proche de nous par une grande partie de son
enseignement ne peut 077tre ignoré. Je comprends la mémoire historique des pays
orthodoxes qui furent occupés par des puissances musulmanes, ce qui fut pour
eux une grande épreuve ; chez nous l’Islam est tellement présent qu’il
nous faut d’abord comprendre ce qu’il est et vous faire part de notre
intelligence des textes fondateurs et peut-être de toute la réflexion musulmane
jusqu’à nos jours. La chose n’est pas exclusivement de l’ordre académique et
que vos arabisants connaissent. Quant à nous nous partageons les souffrances de
ce peuple et nous vivons ensemble l’expérience de la vie quotidienne dans les
douleurs communes. Voilà pourquoi, pour revenir à la conversation tenue avec
mon ami il y a 66 ans, mon attention à l’Islam comme promesse d’un commerce
intellectuel et spirituel pouvait constituer un élément de notre renouveau
orthodoxe.
Par
ailleurs, vous pouvez vous rappeler le fait que le Coran a été rédigé dans le
plus beau style de toutes nos périodes littéraires et que les chrétiens ne
peuvent pas le contourner s’ils doivent s’adresser à leur auditoire , notamment
à l’église, dans un arabe impeccable. La langue est chez nous un des
instruments du message. Il nous arrive parfois entre chrétiens de discuter nos
préférences stylistiques dans le texte coranique. L’arabité culturelle existe.
Si vous n’y êtes pas un maître votre discours relèvera de la langue populaire
et ne passera pas. Il y a une sensibilité arabe commune. Elle vient
fondamentalement de l’Islam, et l’Islam reste manifestement aussi un phénomène
linguistique, et c’est en connexion avec lui que le témoignage devient plus
fort. Dans ce contexte l’Eglise d’Antioche uniquement constituée d ‘arabes
est plus particulièrement douée pour transmettre le message de l’Evangile aux
musulmans. Il y a déjà un dialogue réel du simple fait de la convivialité.
Le dialogue de l’amour s’est-il
converti en un dialogue théologique ? Quelques rares échanges ont eu lieu.
Des centres universitaires l’entretiennent pourtant et notre université de
Balamand qui dépend du patriarcat où un centre des études islamo chrétiennes
est dirigé par un prêtre islamologue qui a été formé à saint Serge. Cependant
une certaine osmose s’inscrit dans nos rencontres. Au Liban le mot amour est
employé par des écrivains, des orateurs politiques très couramment. Les fêtes
des deux religions font la joie de tout le monde.
Mais si le dialogue intellectuel n’a
pas pris les dimensions que nous espérions le message chrétien passe par
beaucoup de canaux dont la presse quotidienne. Nous pouvons au moins parler
d’un pré dialogue qui consiste pour chaque partie à exposer ses croyances et à
interroger l’autre partie sur les siennes. Il s’établit ainsi une intelligence
réciproque des doctrines. Cela constitue un phénomène qui était inexistant il y
a cinq ou six ans les musulmans ayant compris qu’il fallait puiser non
seulement dans le Coran leur connaissance du christianisme mais dans les écrits
chrétiens. Il faut comprendre l’autre comme il se comprend.
L’évêque orthodoxe qui vient de
s’adresser à vous ne l’a pas fait seulement comme un chercheur en islamologie
mais comme le pasteur de toute la population d’un territoire, dans le langage
de ce territoire sur la base de l’unique fondement posé c’est-à-dire le Christ
comme l’a dit l’Apôtre. A Lui soit gloire avec le Père et l’Esprit.
Juin 2007